Le mal invisible – fiction #02

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Manon était assise à son balcon, les jambes dans le vide, le corps soutenu par la rambarde, les bras croisés sur la barre de fer et le menton posé dessus. Devant elle s’étendait la ville, ses enfilades d’immeubles et ses rues silencieuses.

Confinement total jusqu’à nouvel ordre.

Reconnexion entre les membres d’une même famille pour les étages au-dessus d’elle. La vie moderne les avait paradoxalement isolées au quotidien. Le confinement leurs apprenait à se retrouver.

Isolement total pour elle, elle était seule.

Au balcon en face d’elle, celui de l’immeuble voisin, la violoniste préparait son pupitre à partitions. Manon posa un œil paresseux à l’horloge numérique de sa smartTV. 15 heures. Elle sourit et s’installa confortablement. C’était l’heure de la sonate. D’ici quelques minutes, la violoniste lancerait un La de quatre temps. Puis un silence. C’était son appel pour le pianiste de son immeuble. Et de fait, Manon entendit la porte coulissante de l’appartement du dessus s’ouvrir et un bonjour sonore s’ensuivit.

_ Bonjour !

_ Bonjour ! Répondirent plusieurs voix aux alentours.

Manon tourna la tête vers le paysage et répondit un petit bonjour, faible.

Au-dessus d’elle, le tabouret du piano racla sur le plancher et les premières notes de Canon in D s’élevèrent. Ce fut ensuite au tour de la violoniste de faire vibrer les cordes de son instrument. Le silence de la ville se brisa et les notes s’amplifièrent. Du coin de l’œil, Manon aperçut les autres résidents s’installer à leur balcon pour profiter de cet instant de partage.

Pour sa part, Manon s’allongea sur sa terrasse. Elle observa, sans vraiment le voir, le béton de la terrasse du pianiste. C’était amusant, en un sens, de voir ce que cet isolement forcé avait engendré. Un rapprochement, à distance, de toutes les personnes du quartier. Proches et éloignées à la fois.

Un temps de silence suivit la fin du premier morceau. Quelques applaudissements s’élevèrent, brièvement.

Deux semaines de confinement et pourtant une habitude en était née. La violoniste de la résidence des Mimosas et le pianiste de la résidence Mozart avaient instauré depuis le premier jour une heure par jour de musique. Manon les soupçonnait d’avoir réussi à se voir en toute discrétion pour préparer leur récital. Ou alors, ils se connaissaient déjà d’avant.

Cette fois encore, le pianiste commença le nouveau morceau et quand les notes du violon s’élevèrent, Manon reconnut le morceau Hallelujah. Ses lèvres se pincèrent. Voilà un morceau qui collait parfaitement à son mood. Paradoxalement, les gens de sa résidence se parlaient entre eux et se découvraient depuis leur balcon. Des amitiés naissaient, des complicités s’instauraient (comme les deux musiciens) et elle… elle se sentait plus seule que jamais. Deux mois qu’elle avait emménagé dans la résidence Mozart, des suites d’une séparation. Un mois qu’elle avait rencontré quelqu’un, qui lui aussi vivait une histoire d’amour qui se terminait mal.

Puis, ce virus qui changea toutes les habitudes du monde.

Le confinement avait été proclamé. Les citoyens étaient appelés à rester chez eux. Manon avait bien tenté de convaincre son amoureux de venir vivre avec elle avant que le confinement soit total. Mais cela ne c’était pas fait. Il avait refusé, prétextant devoir mettre fin proprement à sa relation. Ce qui était louable, soyons sincère.

Elle se retrouvait dans son nouvel appartement, seule. Et lui, à 850 km d’elle, dans le sien, avec sa… copine. Son officielle. Celle qu’il n’avait pas, encore, vraiment quittée.

Les premiers jours, ils avaient échangé de nombreux messages comme à leurs habitudes. Puis, sans qu’elle ne comprenne pourquoi et comment, ses messages à lui devenaient plus courts, concis et espacés dans le temps. Pour finir par devenir inexistant depuis quelques jours.

Et pourtant, il était toujours vivant.

Elle voyait quelques partages d’articles et de mémo sur leurs Discords communs, des discussions avec d’autres membres. Mais à elle… Rien. Pas même un MP. Pas un sms. Nada. Le silence radio.

Un fossé se creusait entre eux, malgré les efforts de Manon pour le rendre moins profond. Elle ne comprenait pas ce changement. Pourquoi ? Pourquoi maintenant, alors que le monde entier demandait à ne pas se sentir seul durant cette crise sanitaire ?

Les pleurs du violon s’harmonisèrent avec ses larmes silencieuses.

D’un geste instinctif, Manon prit son téléphone et ouvrit l’application Whatsapp. Elle survola les derniers messages pour revenir au dernier qu’elle avait reçu : « Fais-moi confiance ».

Malgré l’incompréhension, elle sentait que sa confiance était toujours là. Mais la foi, en leur histoire, elle, s’effritait. Était-ce possible de s’en sortir après un silence pareil ?

Les anciens diraient que oui. Parce qu’à leur époque, les lettres de leurs correspondances mettaient du temps à arriver. Oui, mais, c’était leur époque. La nôtre est celle de l’immédiat, de l’instantané. Les messages ne mettent que quelques secondes à arriver. D’un simple pictogramme, nous pouvons savoir si notre message a été réceptionné et lu. Il n’y a pas de doute. Alors… Est-ce toujours possible ?

Soudain, avant que les dernières notes ne se soient arrêtées de chanter, une brisure dans l’harmonie du quartier. Une voix s’éleva, une paire de mains applaudit et un commentaire complimenta salement la violoniste.

_ T’es trop belle ! Tu demandes combien ?

Manon se redressa d’un coup.

Cette voix, elle ne l’avait jamais entendu dans son quartier. Et voyant l’étonnement sur le visage de ses plus proches voisins, eux non plus ne la connaissait pas.

Elle baissa le regard vers la rue et remarqua une silhouette qui brisait le confinement.

Un homme se tenait devant le balcon de la violoniste et la sifflait de manière obscène. Autour de lui, tous les résidents à leur balcon regardaient cet homme comme une anomalie. Ce type était là, comme si le monde lui appartenait, avec un masque FFP2 pendant à son cou.

L’idiot continua à applaudir et de demander combien la violoniste demandait pour qu’il puisse la défoncer. Manon sentit ses oreilles s’échauffer. Sa bouche se pinça, ses mains se contractèrent sur la barrière de son balcon et une colère gronda dans son ventre.

_ Assassin !

Ce n’était pas elle qui avait crié cette condamnation. Cela venait des étages plus élevés. C’est aussi ce qu’a dû comprendre le type de la rue, il s’était retourné sur lui-même pour trouver qui l’accusait.

_ Rentre chez toi ! hurla une autre voix, celle d’un homme.

_ Irresponsable !

_ Gros connard !

De tous les balcons, les insultes pleuvèrent. La colère des résidents, respectant le confinement, explosa face à ce manque de civilité total devant les mesures prises pour éviter la propagation.

Et comment réagissait l’énergumène face à ce lynchage ? Il tournait lentement sur lui-même et regardait chaque résidents comme si c’étaient eux les idiots dans l’histoire.

Loin d’être complètement désemparée, la violoniste se pencha à son balcon pour bien regarder dans les yeux cet individu.

_ Je demande combien ?

L’homme – d’ailleurs pouvait-il seulement encore s’appeler un homme ? – croyant à une ouverture se tourna complètement vers elle et reposa sérieusement sa question. Le silence des balcons s’installa, complètement attentif à l’échange.

_ 20 000€, répondit le plus sérieusement du monde la violoniste.

L’individu poussa un hoquet de surprise.

_ Tu plaisantes ? Tu penses vraiment valoir autant ?

_ C’est le prix pour un respirateur, mec. Grâce à toi, le virus va se propager un peu plus et une nouvelle personne aura besoin d’un respirateur.

De nouveaux applaudissements s’élevèrent.

La violoniste se redressa, lança un appel au pianiste qui lui répondit par quelques notes enthousiastes sur son clavier. L’individu, après un temps d’immobilité incrédule, reprit sa marche pour partir. Le masque sur le nez.

_ Les masques sont pour les hôpitaux, bouffon ! Je te souhaite de te briser les deux jambes pour que tu restes enfin chez toi ! lui hurla Manon

Pour toute réponse, le type leva le bras et son majeur.

_ Et toi de te faire baiser, salope.

En d’autre circonstances, cette remarque lui serait passée au-dessus de la tête, sans réel impact.

Mais pas aujourd’hui.

Les deux musiciens du complexe reprirent leur récital, comme si rien ne s’était passé. Et Manon regarda une nouvelle fois son téléphone et le dernier message qu’elle avait reçu de celui qu’elle aimait.

« Fais moi confiance ».

Elle posa son front sur la barre de son balcon et soupira longuement.

Manon ressentit le morceau The Scientist résonner jusqu’au plus profond d’elle. Au point que les paroles sortirent de sa bouche et s’harmonisèrent avec les instruments :

_ Come up to meet you, telle you I’m sorry

You don’t know how lovely you are

I had to find you, telle you I need you

Tell you I set you apart

Tell me your secrets, and ask me your questions

Oh let’s go bacl to the start…

Sa prestation restait juste, mais son cœur se serrait au plus elle poursuivait dans la chanson.

Ses voisins directs s’étaient tournés religieusement vers elle, attentifs.

_ Nobody said it was easy

Oh it’s such a shame for us to partitions

Nobody sait it was easy

No one ever said it would be so hard

Oh take me back to the start

Sa bouche grimaça.

Manon n’aurait su expliquer ce qui l’empêchait de pleurer là tout de suite.

_ Questions of science, science and progress

Do no speak as loud as my heart

Tell me you love me, come back and haunt me

Oh and I rush to the start

Running in circles, chasing our tails

Coming back as we are

N’y tenant plus, Manon laissa un seul et unique sanglot s’échapper de sa gorge. Elle se rendit néanmoins compte que les deux musiciens prolongeaient la chanson pour lui permettre de poursuivre, une dernière fois avec le refrain.

Jetant un regard autour d’elle, elle s’aperçut que tous ses voisins étaient touché et attendaient religieusement qu’elle poursuive. Plus pour eux que pour elle, elle acheva sa prestation avec la voix chargée de larmes et le cœur lourd.

_ Nobody sait it was easy

No one ever said it would be so hard

I’m going back to the start

Manon posa son front sur la barre de son balcon et écouta la fin du morceau avec autant d’intensité que son quartier.

Peut-être était-ce son propre mal-être qui lui donnait cette impression, mais il lui semblait que son mal d’amour avait imprégné les deux instruments.

Sur les dernières notes de piano, Manon leva son smartphone face à elle. Observa une dernière fois le « Fais-moi confiance ». Guidée par son instinct, elle tapa une réponse :

« Je te souhaite tout le bonheur du monde avec elle. Puisses-tu être heureux. »

Elle l’envoya.

Muta, pour une durée indéterminée, son « amoureux » et laissa tomber son téléphone à ses côtés.

Peut-être était-ce une mauvaise idée. Peut-être le regrettera-t-elle.

Mais sur l’instant présent, cela lui semblait être la meilleure solution.

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